Il ne répond jamais aux doléances !

Texte proposé par : Guido Alaimo le 20 mars 2010

Il ne répond jamais aux doléances !

ce n’est pas vraiment le thème du mois mais plutôt l’anti-thème comme Ristretto avait fort malicieusement intitulé l’un de ses textes.


Un vieil homme s’adresse au chauffeur de l’autobus urbain dans lequel il est monté il y a déjà un bon moment.

- S’il vous plait monsieur, pourriez vous vous arrêter ici afin que je puisse descendre, j’habite juste là ?

- Désolé monsieur mais ce n’est pas possible, j’en ai pas le droit, il faut que vous attendiez le prochain arrêt prévu sur le parcours.

- Le prochain arrêt ? Mais c’est bien plus loin et moi je vous dis que j’habite juste ici. Ca ne vous coûte rien de vous arrêter devant chez moi.

- Monsieur, cela peut me coûter ma place car c’est strictement interdit. C’est une question de sécurité. Vous n’aurez pas beaucoup à marcher pour rentrer chez vous depuis le prochain arrêt.

- Mais … mais vous voyez bien que je suis âgé, perclus de rhumatismes, fatigué par les ans, alors soyez aimable, déposez moi là s’il vous plait.

- Je comprends monsieur mais c’est impossible. En plus, si je m’arrête là, je vais bloquer toute la circulation. Vous voyez bien derrière nous toutes les voitures qui nous suivent de près avec ces gens qui sont aussi pressés de rentrer chez eux. Si je freine brutalement ici, le carambolage est assuré.

- Pressés … pressés … tout le monde court, on se demande bien après quoi.
A moins que les gens ne fuient on ne sait qui. Eux-mêmes peut être. Quand on court sans cesse on évite de se poser des questions. Et que vont-ils faire des quelques minutes qu’ils vont s’imaginer avoir gagnées ? Rien ! Elles passeront comme les autres. Je suis bien placé pour vous le dire, moi, monsieur.

Le chauffeur n’écoute plus que d’une oreille distraite ce papy qui radote.

Durant ce dialogue le bus continue bien sûr à progresser et la petite maison du vieil homme, en bordure de l’avenue, s’éloigne inexorablement.
Très mécontent il bougonne et suit avec un regard déçu et presque triste le portail bleu de sa demeure qui semble le fuir.
Il a l’impression d’être dans cet autobus depuis une éternité. « Une éternité ? » se demande-t-il. Et il sourit comme s’il se moquait de lui-même, lui qui sait parfaitement qu’il est la négation même de cette dimension mythique que nul ne peut mesurer. « Encore une invention de l’être humain afin d’exorciser la brièveté de son existence. » se dit-il.

Enfin le bus s’immobilise durant quelques instants devant l’arrêt prévu.
Tout en maudissant son chauffeur, le vieil homme en descend précautionneusement, très lentement. Le jour commence à décliner et il espère bien arriver chez lui avant la nuit.
Il consulte sa montre : elle est arrêtée. Il pense qu’il a dû oublier de la remonter la veille car il n’a jamais voulu la changer pour l’une de ces montres modernes à pile qui ne lui inspirent pas confiance. Et encore, il considère que seule une horloge solaire est fidèle. Les fleurs et les oiseaux n’ont pas besoin de montre.
Il fixe un instant la trotteuse immobile : les secondes, les minutes et les heures se passeront bien d’elle pour s’écouler. Et puis il a son métronome intérieur qui lui donne le tempo : toc … toc …toc … et, au gré de son humeur, il peut en monter ou descendre le curseur afin d’accélérer ou ralentir le rythme. L’exacte cadence de l’existence qu’aucun mécanisme humain n’est capable de mesurer. « Mon métronome est bien plus précis, pense-t-il tout en fermant les boutons de son manteau car le temps fraîchit, puisque l’existence est faite d’une multitude de partitions qui ne se jouent pas au même rythme. Une suite de divers morceaux qui s’enchaînent et donnent l’impression d’interpréter plusieurs vies."
Le piano ne change pas, même s’il est parfois désaccordé, mais il fait sonner différentes musiques.
Une marche nuptiale et une marche funèbre, une sonate et une danse tzigane, à supposer que leurs durées d’exécution soient strictement identiques, leurs cadences les rendent d’inégales longueurs.

Maintenant il doit marcher sur le trottoir à rebrousse chemin pour rentrer chez lui. Revenir là où il se trouvait déjà il y a quelques instants, comme s’il devait remonter dans le passé à un rythme plus lent que celui qui s‘est écoulé dans le bus.
Cette pensée le fait à nouveau sourire. « Encore l’un de ces rêves fous des hommes qui voudraient pouvoir voyager dans le passé ou le futur alors qu’ils se perdent déjà dans le présent. »
Le présent ! Il sait bien, lui, que ce présent est aussi une mystification, tout autant que l’éternité, puisque à chaque fraction de seconde qui s’écoule, c’est le futur qui devient instantanément du passé. Quel présent ? C’est un cadeau dont on ne parvient jamais à ouvrir la boite car elle glisse sans cesse entre les mains.

Le vieil homme se met à rire tout seul comme s’il était l’auteur d’une vaste farce qui bernerait l’humanité toute entière.

Après une marche qui lui a paru interminable, il aperçoit enfin un peu plus loin sur sa gauche le petit portail bleu de sa modeste maison.
Au cours de sa progression, à aucun moment il ne s’est autorisé la moindre pause car il sait que s’il s’était arrêté, ses jambes percluses de rhumatismes se seraient comme statufiées en le rendant incapable de pouvoir repartir. Et s’il était resté là, immobile, son métronome se serait aussi arrêté et le piano se serait tu.

Arrivé devant son entrée, il ouvre la porte de sa boite aux lettres dont la serrure est cassée depuis …une éternité. Pour une fois elle est vide, ce qui va le reposer car il est fatigué de recevoir sans cesse d’innombrables lettres d’insultes, de réclamations et doléances, voire de suppliques. Il n’y répond jamais.

Cela fait si longtemps qu’il est affiché que son nom sur sa boite est presque effacé.
On parvient quand même encore à déchiffrer « Monsieur Letemps. ».

Partager

 

A propos du texte:

Du même auteur

Publicités