Le bâteau ivre

Texte proposé par : Maouriane le 4 avril 2009

Le bâteau ivre


PoussĂ©e par Bernard, je publie l’exercice Ă  trous que j’avais essayĂ© de faire sans les indices... Ne vous moquez pas...


Comme je descendais des sommets impassibles,
Je ne me sentis plus guidĂ© par les haleurs :
Des Peaux-Rouges Ă  plumes les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés dorés ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.
Dans les clapotements furieux des vagues ,
Moi, l’autre hiver, plus rapide que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les PĂ©ninsules dĂ©marrĂ©es
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.
La marée a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai flotté sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’oeil niais des falots !
Plus douce qu’aux enfants la chair des algues sûres,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des lames
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.
Et dès lors, je me suis noyé dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
DĂ©vorant les azurs verts ; oĂą, flottaison blĂŞme
Et ravie, un dieu pensif parfois descend ;
Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus destructrices que l’envie , plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !
Je sais les cieux furieux en Ă©clairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de nomades ,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !
J’ai vu le soleil vert , taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des combats de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !
J’ai rêvé la nuit verte aux lenteurs éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des barques inouĂŻes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !
J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux âmes
Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
Sans imaginer que les pieds lumineux des Maries
Pussent sentir le mufle aux OcĂ©ans poussifs !
J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
Mêlant aux paillettes des yeux de panthères à peaux
D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l’horizon des mers, Ă  de faux troupeaux !
J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
OĂą pourrit dans les joncs tout un LĂ©viathan !
Des odeurs d’eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant !
Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises ! Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les navires géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs regards !
J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces loups d’or, ces poissons chantants. Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.
Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu’une statue à abattre...
Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d’oiseaux bleus aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyĂ©s descendaient dormir, Ă  reculons !
Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l’ouragan dans l’air sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les plus beaux des Hanses
N’auraient pas repĂŞchĂ© la carcasse ivre d’eau ;
Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, éternité exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d’azur ;
Qui courais, taché de couleurs électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient fĂŞte Ă  coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;
Moi qui tremblais, sentant monter Ă  cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur Ă©ternel des mers bleues,
Je regrette l’Europe aux anciens parapets !
J’ai vu des archipels sidĂ©raux ! et des Ă®les
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur

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