Maya

Texte proposé par : mariana josela le 4 mai 2009

Maya

Lorsque tu recevras


Pour éviter d’incessants


L’île Maya

01

Cette nuit étoilée, alors qu’une brise de mer sans arrêt sifflote sous mes tempes, je me promène sur les rives de Maya la main sur ton épaule.
Dans ma tête, un rêve plus vaste que la nuit de mon destin et dans mon sac en bandoulière du pain, des pommes, et ma peine.
Parfois je penche lĂ©gèrement la tĂŞte afin d’apercevoir la grande route qui coule de la colline et mène Ă  la ville.

***

Je marche longtemps dans la boue jaune, avant d’atteindre la direction de l’accueil, impeccablement déserte à cette heure-ci.
Silencieuse, elle ressemble Ă  l’entrĂ©e d’un tribunal.

Tout est calme et il fait bon sous le clair de lune.
Quelques hommes en uniformes marron foncés à motifs orangés, jouent aux cartes dans la grande salle d’attente carrelée noir et blanc.

***

Au poste de garde, un homme est assis derrière un minuscule bureau posé sur une estrade.
Il a le front caché dans ses mains et ronronne comme un chat.

Un craquement de feuilles mortes sous mes pieds ébranle ses méditations.
Il sursaute brusquement et lève la tête.

En m’apercevant, il bondit de sa chaise et s’avance curieux vers moi.

Moitié éveillé, il me regarde de pied en cap pendant trois secondes de face-à-face qui durent une éternité.
Il ne bronche pas mais sourit.
Il semble que mon grain de beauté sur la joue gauche lui dit quelque chose.
Pourtant plus de deux milles lieues nous séparent.

Il ne me pose pas la moindre petite question.
C’est la première fois de ma vie de bohĂŞme que je rencontre une personne qui sait lire dans un cĹ“ur, zĂ©brĂ© par la douleur.
Il y a quelque chose de drĂ´le chez cet homme, il me fait rire, moi qui ris si peu souvent.

02

Au moment oĂą je vais dire les mots qui me brĂ»lent la langue, instinctivement il me prĂ©cède et me parle d’un ton de maĂ®tre d’école qui me fait frissonner :
- Vous ĂŞtes venue ici clandestinement, non ?
Sachez que j’ai des instructions fermes, je ne peux pas vous laisser dépasser les barbelés.
Je suis navré mais cela pourra se faire un jour ou l’autre, quand nous aurons tout recensé.

Sans attendre ma rĂ©ponse, il poursuit :
- Vous reviendrez plus tard ?
- J’espère bien.
Ensuite, je me suis tue, ma langue est devenue comme une pierre éperdue de malheur et ma tête tourne en découpant le ciel en tranches.

03

Les sornettes de cet homme sont pleines d’amertume et ne me laissent aucune alternative.

Elles reflètent le dévouement d’un homme grandi comme une bête par le roi qui obéit à l’ordre et au désordre.

Pendant plus d’une minute, il me couve des yeux et lèche ses lèvres où pousse un désir sans bruit.
Je remarque avec tristesse l’intérêt qu’il porte à mon triste décor.

Il aurait été intéressant de le filmer à ce moment-là et de repasser la cassette au ralenti pour bien voir la façon qu’il a d’avancer son visage pour mieux voir les petites pointes de mes seins à travers mon corsage.

04

En quelques secondes, c’est tout un monde qui s’effondre sous moi, bouleverse l’ordre de mon sang et rappelle à mon corps sa cicatrice.

Un instant, il a cherchĂ© mon regard, toujours avec cet air moqueur, pour voir ma rĂ©action alors que j’Ă©tais lĂ  debout devant lui sans le regarder.
Quelques secondes sont passĂ©es, et tu as surgi des blĂ©s comme un ange, dans le clair obscur, tu t’es empressĂ© de me prĂ©senter une compensation : venir passer deux semaines de vacances chez toi en France.
Je suis flattée et j’avoue que j’ai un impérieux besoin de quelques jours à deux.

Parfois dans mon lit, je me demande pourquoi je t’ai choisi ?
Au juste je ne sais pas.
C’est tombé sur toi. Je t’ai découvert dans mes lectures et j’ai été séduite à force de te relire à voix haute.
Depuis je ne t’ai plus lâché.

Quand je commence quelque chose, je vais jusqu’au bout.
Maintenant tu es tout.
Absolument tout pour moi.
Mais dis-moi comment trouves-tu encore la force de venir jusqu’ici ?
Si au moins l’île avait été ouverte, tu aurais pu flâner parmi mon peuple sans avoir à faire la conversation.

05
Cette brume insensée entre nous, me fait toujours sentir à quel point la souffrance et la mésentente peuvent découler d’une simple perception erronée et d’une incapacité à communiquer.
Mais ça y est !
Des cierges s’allument tous seuls.
Cela présage quelque chose.
Sans doute, ma vie va durer quelques années encore.
Merci de m’apporter chance.
Je suis heureuse mais très excitĂ©e par un Ă©vĂ©nement majeur qui s’y se prĂ©pare.
Les prochaines Ă©lections seront une rupture pour les amĂ©rindiens ; enfin sortir des tĂ©nèbres, Ă©chapper Ă  l’opprobre et au ridicule.
Quand viendra le temps ?
Cette année est celle de toutes les chances.

06

C’est un temps à nuages où la nuit de noir vêtue me rend humble et démunie.

Les prémices de la peur renaissent et se cristallisent en visages brumeux.
Le vent, comme un fauve, frappe en rafales sur l’île Maya.

Les branches des arbres se déchirent et tombent dans les flaques.
Des ombres pataugent jusqu’à l’asphyxie.
Avec la hâte de l’élan, les bêtes affolées galopent.
Derrière ce triste dĂ©cor ou il fait trop froid, il n’y a rien de ce qui fut : l’île, elle-mĂŞme est surprise de s’être laissĂ©e abuser de la sorte.

« Je ne crois pas qu’il y ait encore de la vie ici »

Sous le ciel bas et lourd, tout incite Ă  la fuite.
Je me tiens Ă  l’écart, je ne sais pourquoi le lait s’Ă©coule spontanĂ©ment de mes seins.
07
Ma rage s’est réveillée, en une matière électrique que je maîtrise sitôt que née.
Fleur d’un marécage ancien.
Qui m’a rappelĂ©, quand j’avais seize ans, cette annĂ©e-lĂ , Ă  la suite d’un coup d’Etat contre le roi, mon père, monarchiste, fut emprisonnĂ©. Depuis, je me suis tenue bouche cousue
Où l’ombre mange la tendresse des mains.
Il le fallait.

C’est terrible, de courber l’échine ne cessait-il de me dire Ă  la fin de sa vie.
Je regarde l’homme, étonné de ma réaction à ses propos.
J’ai beaucoup à dire mais je me tais.
Une paresse qui me fait aimer le silence.
Puis avec une pointe d’ironie j’ai souri un peu de son allusion comme une mouette déçue en me pliant avec sang-froid à la consigne.
Sans savoir, je réagis mal par ce vieux réflexe de terrien qui veut changer d’air.

Au lieu de placer deux mots, j’ai pivoté sur mes talons avec la grâce d’une danseuse et reprit ma route cahin-caha lentement, douloureusement... provisoirement, quelque part dans la solitude qui est mon chemin.
Je ne me retournai pas mais agitai ma main dans un vague geste d’adieu ; le cĹ“ur bien loin dĂ©sespĂ©rĂ©e-
Comment revenir après cela ?

08

J’ai dĂ©couvert la rĂ©alitĂ© sordide d’une Ă®le qui n’a rien de commun avec la "patrie perdue" Ă€ l’abandon.
Ses lieux de mémoire se livrent lentement à l’oubli.

Cette nuit-là, j’ai compris que l’inaccessible est parfois plus loin qu’une coulée de larmes.
Inutile de se le cacher :
Le cœur devine.
La douleur est trop crue.
Mais l’espoir en nous se nourrit d’une eau bénie tombée du ciel.
On va régner un jour sur la vermine pour toujours.
Pour l’heure, on attend, sinon rien.
On pleure tant qu’on peut, l’île n’est plus à nous -les quelques déracinés qui ressentent toujours la nostalgie de l’avant- mais à eux.
Dommage, le souverain mégalomane Bascom a laissé derrière lui ses héritiers partout,
la flamme Ă  la main.

Ils n’ont jamais essayé de se civiliser pour avoir un drapeau, un nom politique, un rang parmi les autres nations indépendantes.
Et la cruche va à l’eau
Oh Dieu ! Je t’en prie arrĂŞte ça !

09

Je suis l’amĂ©rindienne type : une pas grand-chose, issue d’une longue lignĂ©e de paysans qui ont laissĂ© des traces et des portraits de toutes dimensions.
Cela est beau, une fierté.

Aujourd’hui.
Certains de ma race, me boudent et me montrent du doigt.

Ils disent dans mon dos :
- Cette imbĂ©cile a une haute idĂ©e de sa descendance.
Cela pèse sur mon moral de troubadour et je ne sais pas résister.
J’en suis bien incapable.
Ce soir qui se fait noir encore, la vie fragile me parait insignifiante, plus rien en moi ne s’oppose Ă  la mort et j’aimerais m’en dĂ©barrasser.
Couper court.

Et pourtant je ne me suis appuyée sur personne, pour vivre royale.

Je me sens forte.
De sagesse et de courage, je suis née pleine

Elles dirigent mieux que le reste mon existence.
On ne me les a pas offerts gratuitement.
La grande loi de l’être humain qui nous perfectionne, je l’apprends, chaque jour, sur les trottoirs comme une anecdote
Dans une ville ou je ne suis pas née.
Qui résume le monde pour moi.
Quelques braves gens bienveillants avec qui je suis liĂ©e facilement, dans l’immeuble depuis trente cinq ans m’ont fait don de fraternitĂ© indicible.
Je les ai aimés, tous, avec ceux ici, sans partage.

Je m’inquiète de temps en temps pour rappeler aux miens que je vais bien, qu’ils n’ont pas à se lamenter.
Mais les lettres que je leur envoie, j’ignore si elles arrivent Ă  destination. ***
10

Dans l’heure claire de cette nuit, chaque seconde est un beau temps qui incite à la rêverie.
L’île est devenue élastique et m’entoure de ses bras.
Je me laisse aller, heureuse je bois à son écume, le long du sable les vagues imitent les livres et l’ombre à tous les angles des rochers sursaute et tremble très lente comme en riant.
Je me revois enfant, heureuse de courir avec mes sœurs, sur la route de pierres qui conduit à la maison que j’aime.
A cet instant précis, je me sens vraiment rentrée chez moi.
Vingt ans après.
Je ne me sens que de passage.
En effet je ne suis pas assez Ă©loignĂ©e de ce lieu oĂą bat le cœur, le seul qui m’émeut.

***
11

Loin du tumulte, je me tiens debout, derrière ma fenêtre qui donne sur la plage, entre une heure du matin et le temps ou où quelque chose de merveilleux va arriver.
Mon rêve va s’ouvrir.
D’une main divine va jaillir l’île majestueuse
Tout près, juste en face comme une perle que je peux caresser du doigt et de la main.
Cela prend du temps mais la mer est calme et généreuse, elle-même assiste au spectacle.
Tout est visible et en Ă©quilibre
L’île m’attend, quelques goulées d’air et je suis aux quais d’embarquement avec des pêcheurs
Toute radieuse.
Je pense aussi Ă  toi, lĂ -bas Ă  Paris,
Dans ton palais.
Confiné au milieu d’un tas de livres éparpillés .
Tu Ă©cris une ligne droite oĂą les obstacles disparaissaient devant moi

J’observe jusqu’à plus soif ton visage

- Merci de cette chance.
- Ca fait plaisir

– Vous ĂŞtes sur un nouveau livre ? – Non. – Qu’attendez-vous ? – Ça fait un bon bout de temps que vous n’avez pas publiĂ©.

***

L’air est saturé de silence.
Dans les dernières minutes il y a eu cette image de brume ; c’est Ă  peine si je distingue quelque chose Ă  travers la vitre.
Je comprends le ciel quand l’aube commence à poindre.
Doucement je me suis éveillée.
Devant moi flottent de minuscules insectes de poussière. .L’air de sel donne un goût de sang dans la bouche.
Le visage plein de larmes, et la tĂŞte pleine de bruits je soupire, assise dans mon fauteuil.
Ma douleur sur les genoux comme un bébé qui pleure.
Un moment je vole du temps au sommeil, néglige mon visage qui se ride prématurément.

Si tu Ă©tais lĂ  et que tu essayais de passer tes bras autour de mes Ă©paules je te repousserais.

Je ne veux pas ĂŞtre consolĂ©e je suis angoissĂ©e, mon film s’est coupĂ© de lui-mĂŞme, sans moi.
Laissant les autres m’abandonner.

Peut-être même que la liaison ne se rétablira jamais et que je ne me promènerais plus autour de l’île qui restera toujours sous la dictature.

Pour éviter d’incessants va-et-vient, je vais y retourner une dernière fois et prendre des photos de tous les monuments et même des gens, mais pas de cet homme, qui, peut-être, en ce moment, est le seul homme faux sur cette île perdue

Lorsque tu recevras ces pages, je souhaite que tu puisses me sentir passer par ta vie, comme un rai de soleil, car je ne peux te croire jamais disparu perdu. J’ai capitulé, face au regret
Je ne te raconte pas grand-chose mais celle qui aime raconte toujours comme ça pour noyer un moment son chagrin.

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A propos du texte:

Du mĂŞme auteur

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