Village perdu au Burkina...

Texte proposé par : le 28 novembre 2018

Village perdu au Burkina...

N’Dorola, le bout du monde


Ce texte a été écrit voilà vingt ans mais je crois pouvoir dire que peu de choses ont changé...


En prenant la piste de Mopti, Ă  la sortie de Bobo-Dioulasso, on se retrouve très rapidement sur une portion de « goudron » trouĂ© (actuellement en cours de rĂ©fection).
Koudoungou, gros village intĂ©ressant pour sa jolie mosquĂ©e et son marchĂ© animĂ© en permanence, se trouve Ă  une cinquantaine de kilomètres. Jusqu’Ă  cet endroit, pas grand chose de remarquable si ce n’est la vallĂ©e de Kou transformĂ©e en une immense rizière qui semble assurer une certaine richesse Ă  la rĂ©gion si l’on se rĂ©fère aux localitĂ©s traversĂ©es.
Apres Koudoungou, environ cinq kilomètres de trous entourĂ©s de bitume avant de trouver sur la gauche la piste de N’ Dorola (petit panneau en bois indiquant : 46km)
Ce n’est pas le « Dakar », ni en distance ni en difficultĂ©s, mais c’est quand mĂŞme une bonne heure, et parfois bien plus, d’obstacles de toutes natures ou la vitesse maxi ne dĂ©passe pas 40 Ă  l’heure ce qui permet aux heureux passagers d’admirer le paysage très vallonnĂ© et encore verdoyant en cette fin de saison des pluies. Par contre très peu de faune si ce n’est parfois quelques singes aperçus d’assez loin et non identifiĂ©s.
Cette rĂ©gion ne semble pas très peuplĂ©e mais la piste traverse cependant quelques hameaux ou le passage d’une voiture, de surcroĂ®t occupĂ©e par des Blancs, est quand mĂŞme l’Ă©vĂ©nement de la journĂ©e. En effet cet « axe » ne mène nulle part si ce n’est Ă  N ’Dorola, vĂ©ritable cul de sac avant la frontière du Mali situĂ©e Ă  environ trente kilomètres mais sans piste praticable durant la plus grande partie de l’annĂ©e.
Chaque Dimanche se tient le marchĂ© de N’ Dorola qui attire, outre les populations locales, un certain nombre de commerçants en provenance de Bobo ou d’autres lieux dits « civilisĂ©s ». Les marchandises hĂ©tĂ©roclites sont amenĂ©es Ă  pied d’Ĺ“uvre au moyen de vĂ©hicules les plus divers parmi lesquels les indestructibles « bâchĂ©es », les Peugeot 404.
En effet, au Burkina, ces ancĂŞtres de la cĂ©lèbre marque de Sochaux rĂ©sistent très bien au ras de marĂ©e des « japonaises » qui dans la majoritĂ© des pays africains ont dĂ©jĂ  gagnĂ© la partie.
A ce sujet beaucoup d’autres que moi ont du se poser la mĂŞme question :
pourquoi aucun constructeur automobile français, et en particulier Peugeot qui Ă©tait si bien implantĂ©, ne s’est intĂ©ressĂ© depuis plus de vingt ans Ă  ce marchĂ© africain de petits vĂ©hicules utilitaires ? On trouve bien sĂ»r quelques « 504 » voire « 505 », en gĂ©nĂ©ral fabriquĂ©es au Nigeria avec tout ce que ce label implique (en particulier depuis quelques annĂ©es), mais çà ne correspond pas Ă  ce qu’attend l’utilisateur pour qui le Lion de Sochaux Ă©tait synonyme de robustesse et de longĂ©vitĂ©. Son cousin de Lagos, bien que nĂ© en Afrique (ou peut-ĂŞtre parce que nĂ© en Afrique) est d’une santĂ© beaucoup plus fragile, ne supporte pas très bien le climat et semble avoir une espĂ©rance de vie très courte....
Ceci est bien dommage pour l’image de la France dans cette partie du monde, pour son industrie automobile mais aussi pour tous ces possesseurs de 404 qui ne retrouveront jamais un vĂ©hicule Ă©quivalent parmi les autres marques Ă©trangères. En conclusion, d’ici quelques annĂ©es, c’est un nouveau pan de la prĂ©sence française qui aura disparu de l’Afrique francophone pour des raisons difficiles Ă  comprendre.
Revenons sur notre piste et traversons le village de Kourouma, dernière agglomĂ©ration d’une certaine importance avant le terme du voyage. Encore quelques kilomètres et on atteint la bifurcation de Banfora et le contrĂ´le de police avant N’ Dorola. Au Burkina les relations avec les forces de l’ordre sont en gĂ©nĂ©ral très courtoises, Ă  condition bien entendu de ne pas se croire en pays conquis et d’ĂŞtre en règle vis Ă  vis de la loi.

Après une dizaine de minutes d’ancienne route datant de l’Ă©poque coloniale, reconnaissable Ă  la partie centrale encore pavĂ©e mais bordĂ©e d’Ă©normes trous beaucoup plus rĂ©cents, la nouvelle usine d’Ă©grenage de coton graine de N’ Dorola se dresse sur la gauche dans un quadrilatère d’environ cinq cents mètres de cotĂ© dĂ©jĂ  ceinturĂ© de murs hĂ©rissĂ©s de barbelĂ©s.
De jour cet ensemble industriel plantĂ© en pleine brousse pourrait surprendre l’Ă©ventuel touriste occidental mais cela ne risque pas d’arriver car ne viennent jusqu’ici que les EuropĂ©ens dont la mission est justement de monter l’usine et lancer la production. Par la suite, cette nouvelle unitĂ© sera gĂ©rĂ©e et exploitĂ©e par les cadres et techniciens burkinabĂ©s.
Quand on arrive de nuit, après avoir traversĂ© tous ces villages qui n’ont pratiquement pas changĂ© depuis des siècles, ou les seules lueurs trouant l’ obscuritĂ© proviennent de quelques lampes Ă  pĂ©trole (quand le prĂ©cieux liquide ne manque pas !), la dĂ©bauche de lumière Ă©clairant la cour d’usine a quelque chose d’anachronique et de choquant Ă  la fois mais pourtant tout cela est parfaitement logique pour quelqu’un d’initiĂ© ; l’usine est alimentĂ©e en Ă©nergie par sa propre centrale Ă©lectrique (1200 kVa), suffisante mais sans plus. L’extension du rĂ©seau–usine vers un village voisin a Ă©tĂ© tentĂ©e sous d’autres cieux et cela partait d’un bon sentiment...
Malheureusement les branchements sauvages ont rapidement vu le jour jusqu’Ă ... disjonction complète des installations techniques avec tout ce que cela entraĂ®ne comme dĂ©sagrĂ©ments.
A l’extĂ©rieur du site, accolĂ© Ă  la clĂ´ture principale et pratiquement en bordure de piste, se trouve la zone vie composĂ©e de cinq « boukarous » qui sont occupĂ©s tour Ă  tour, en fonction des besoins, par les monteurs, les Ă©ventuels dĂ©panneurs et les passagers de marque ; ces boukarous sont construits sur le modèle des cases locales Ă  la diffĂ©rence près que ces dernières ne bĂ©nĂ©ficient pas des mĂŞmes matĂ©riaux ni du mĂŞme confort : torchis et terre battue pour les unes, parpaings , carrelage, isolation et climatisation pour les autres, le tout agrĂ©mentĂ© d’un coin toilette avec lavabo, douche et w.-c... Quatre de ces cases modernes sont Ă©quipĂ©es de cette façon, la dernière servant de cuisine, salle Ă  manger et salon
Je reviendrai plus tard sur l’usine proprement dite mais auparavant je vous invite Ă  m’accompagner jusqu’Ă  la « ville » de N’Dorola puisqu’elle est rĂ©pertoriĂ©e comme telle dans la liste officielle des communes du Burkina
Encore un poste de police Ă  franchir (en deux mois et demi de prĂ©sence je n’ai jamais Ă©tĂ© contrĂ´lĂ© ce qui n’Ă©tait pas le cas au Tchad et plus encore au Cameroun ou j’y avais droit pratiquement tous les jours) et les premiers bâtiments publics apparaissent de part et d’autre de la piste bordĂ©e de manguiers, avec Ă  droite la poste, la prĂ©fecture en face, deux Ă©difices qui auraient bien besoin d’un sĂ©rieux « lifting ». La Poste fonctionne normalement mais, pour information, le tĂ©lĂ©phone se trouve Ă  la prĂ©fecture....
Vient ensuite l’hĂ´pital que, bien involontairement, j’ai testĂ© suite Ă  un ongle arrachĂ© Ă  la main gauche. Faute de mĂ©decin, absent pour cause de formation Ă  Bobo, j’ai Ă©tĂ© très bien soignĂ© par l’infirmier major qui, s’excusant pour le manque d’anesthĂ©sie, m’a proprement dĂ©coupĂ© les derniers lambeaux de chair qui retenaient encore l’objet de ma visite avant de se servir de mon pouce gauche comme support pour fabriquer une magnifique poupĂ©e que j’ai quand mĂŞme traĂ®nĂ©e plus d’un mois.
Un peu plus loin sur la droite se trouve l’Ă©cole composĂ©e de quelques bâtiments en dur ; compte tenu du nombre d’Ă©lèves que j’ai aperçu plusieurs fois dans la cour, la scolarisation a l’air importante dans le secteur primaire et c’est certainement un atout supplĂ©mentaire pour l’avenir du Burkina.
Nous arrivons enfin Ă  l’entrĂ©e du village ou toutes les constructions sont en poto-poto, c’est Ă  dire en boue sĂ©chĂ©e rĂ©cupĂ©rĂ©e dans la mare que nous avons appelĂ©e « Oued Merda » et qui est recouverte d’une pellicule verdâtre peu appĂ©tissante. Trois baobabs ont Ă©lu domicile Ă  proximitĂ© du point d’eau et doivent ĂŞtre les seuls bĂ©nĂ©ficiaires de cette humiditĂ© permanente mais nausĂ©abonde et certainement source (si l’on peut dire) de maladies.
Enfin la rue principale de N’Dorola s’ouvre devant nous ! Imaginez une portion de piste d’environ cent mètres de long bordĂ©e de part et d’autre de magasins « façon -manière Africaine » comme on dit ici, c’est Ă  dire Ă©tals de toutes sortes, brinquebalants et recouverts de tĂ´les ondulĂ©es. On y trouve un peu de tout : ça va des cigarettes vendues Ă  la pièce jusqu’Ă  la boite de sardines Ă  la tomate en passant par le paquet de Kleenex, sans oublier les inĂ©vitables cubes Maggi consommĂ©s dans toute l’Afrique. Plus loin le « cafĂ© du Square » fait aussi restaurant et on peut y manger pour deux cents francs C.F.A ou boire une bière (tempĂ©rature cageot bien entendu). Je n’oublie pas la station-service reconnaissable aux trois fĂ»ts reprĂ©sentant. en gĂ©nĂ©ral sa seule rĂ©serve pour les trois produits essentiels Ă  savoir l’essence, le gas-oil et le pĂ©trole. Juste derrière ces Ă©choppes commence le marchĂ© qui se compose d’une multitude d’emplacements couverts de « seccos » c’est Ă  dire de paille sĂ©chĂ©e et tressĂ©e pour former des nattes protĂ©geant aussi bien de la pluie que du soleil .Le reste du village est bâti de part et d’autre de la rue principale, formant des ruelles et des cours au grĂ© des constructions qui se sont succĂ©dĂ©es au fil des annĂ©es en fonction des nouveaux arrivants et de l’Ă©volution des familles les greniers Ă  mil et Ă  maĂŻs sont Ă  proximitĂ© des cases, et si pour ces dernières la tĂ´le ondulĂ©e a souvent remplacĂ©e le chaume (ce qui Ă  mon avis n’est pas un progrès), la brique de poto-poto est restĂ©e l’Ă©lĂ©ment de base de toutes ces constructions. Dans le sud tchadien, et en particulier Ă  Moundou, les briques cuites sont de plus en plus utilisĂ©es pour la construction des habitations ce qui Ă©vite Ă  chaque saison des pluies de retrouver sa case dĂ©truite... Le problème est toujours le mĂŞme, la brique cuite coĂ»te plus cher et « il n’y a pas l’argent ».
A la sortie du village, un peu en retrait de la piste se trouve la mission catholique dirigĂ©e par un prĂŞtre espagnol qui est dans la rĂ©gion depuis 1965 ! Il est secondĂ© par quatre SĹ“urs europĂ©ennes dont une italienne que j’ai eu l’occasion de rencontrer ; leur prĂ©sence Ă©tait motivĂ©e, il y a encore quelques annĂ©es, par la conversion du plus grand nombre et l’objectif Ă©tait donc d’amener au catholicisme toutes ces brebis Ă©garĂ©es avant qu’elles ne soient rĂ©cupĂ©rĂ©es par la concurrence, c’est Ă  dire par la mission protestante (en gĂ©nĂ©ral des AmĂ©ricains très prĂ©sents dans toute l’Afrique). N’Dorola ne dĂ©roge d’ailleurs pas Ă  la règle et abrite Ă©galement ses EvangĂ©listes dont je vous parlerai plus loin. Aujourd’hui ces Ă©tablissements religieux jouent un rĂ´le important auprès des populations, que ça soit sur le plan scolaire, sanitaire ou mĂŞme Ă©ducatif vis Ă  vis des adultes et je connais personnellement des jeunes musulmans qui se rendent rĂ©gulièrement Ă  la mission catholique ce qui prouve qu’il n’y a aucune discrimination de la part des responsables. Ce que j’ai constatĂ© dans ce petit coin d’Afrique ne fait sans doute pas loi pour le reste du continent mais il fallait quand mĂŞme le dire....
Je n’ai pas eu l’occasion de rencontrer les pasteurs protestants mais je sais qu’il y avait deux familles amĂ©ricaines installĂ©es très sommairement (ni eau, ni Ă©lectricitĂ©, ni bien sĂ»r climatisation) ; les premiers Ă©taient lĂ  depuis treize ans avec trois enfants nĂ©s au Burkina et Ă  priori prĂŞchaient surtout la bonne parole, quant aux seconds, arrivĂ©s depuis « seulement » trois ans ,ils avaient entrepris une traduction de la bible en Dioula, dialecte parlĂ© dans la rĂ©gion. Ces derniers, logĂ©s Ă  la mĂŞme enseigne que leurs collègues, possĂ©daient quand mĂŞme un ordinateur alimentĂ© par panneau solaire, traitement de texte oblige !
Ceci ne fait que confirmer ce que j’avais dĂ©couvert avec stupĂ©faction Ă  Kutu (sud du Tchad) : le mode de vie très spartiate des pasteurs amĂ©ricains en Afrique.
A la sortie du village on retrouve la piste qui ne mène en fait nulle part si ce n’est Ă  un ancien barrage construit Ă  l’Ă©poque coloniale. Cet ouvrage d’art d’une dizaine de mètres de long est situĂ© sur un petit cours d’eau et permettait (quand il Ă©tait en Ă©tat, ce qui n’est plus le cas) d’arroser les cultures durant la saison sèche.

Le dĂ©cor Ă©tant plantĂ© je peux maintenant vous parler des acteurs, c’est Ă  dire des habitants de la rĂ©gion et surtout des hommes qui nous ont permis par leur travail de livrer l’usine dans les dĂ©lais prĂ©vus. Ce chantier Ă©tait international car on y trouvait un SĂ©nĂ©galais, un Togolais, un Libanais plusieurs Maliens... sans oublier les trois Français, mais le gros ouvrage, que ce soit en GĂ©nie civil, en montage mĂ©canique proprement dit ou en travaux divers est quand mĂŞme l’Ĺ“uvre des BurkinabĂ©s et plus particulièrement des habitants de la rĂ©gion de N ’Dorola.
J’ai travaillĂ© avec une Ă©quipe de manĹ“uvres dans des conditions très difficiles : dĂ©chargement et chargement de conteneurs maritimes en plein soleil, avec des moyens de levage inexistants pour des fardeaux pesant souvent plusieurs centaines de kilos ou montage de certains Ă©lĂ©ments mĂ©caniques dans l’usine dans des conditions de sĂ©curitĂ© que l’on ne peut pas imaginer en Europe sans entrer dans les dĂ©tails j’avoue avoir plusieurs fois dĂ©tourner le regard pour ne pas voir un soudeur Ă  l’ arc en plein travail avec les pieds dans l’eau ou tel autre se balader Ă  douze mètres de haut sur une poutrelle mĂ©tallique sans harnais... Que fallait-il faire ?
Chaque jour de retard reprĂ©sentait une perte sèche de un million de francs correspondant au coton non Ă©grenĂ© que l’on serait obligĂ© de brĂ»ler en fin de campagne. Je crois qu’il fallait continuer comme nous l’avons fait avec les moyens du bord sachant qu’en Afrique les conditions de travail sont toujours alĂ©atoires ne serait-ce du fait de l’isolement et du manque de matĂ©riel existant sur place. Par chance nous n’avons pas eu Ă  dĂ©plorer d’accident grave, le pire ayant Ă©tĂ© mon ongle arrachĂ© ce qui n’avait aucun rapport avec la quasi inexistence du matĂ©riel de sĂ©curitĂ© restĂ© par erreur sur les quais du Havre...

VoilĂ  le village du bout du monde oĂą j’ai participĂ©, en 96, au montage d’une usine d’égrenage avant de revenir, deux ans plus tard, au Pays des Hommes Intègres monter une seconde usine Ă  HoundĂ© mais ceci est une autre histoire...

DĂ©cembre 97

JCJ

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